“Des arts de l’Islam au Louvre et de quelques ambiguïtés” R. Labrusse

“Est-ce une façon d’échapper au regret d’un monde où les œuvres d’art, vraiment vécues, auraient pu nourrir des débats, ouvrir la société plutôt que la refermer sur ses vanités, ses peurs et ses fantasmes?”

I could not define my ambivalence after having visited the New Islamic Department at the Louvre… First Impressed and dazzled by its extraordinary cultural and artistic opulence …then deeply affected by seemingly positive and politically correct rhetoric which followed… I hesitated and withheld my judgment which is usually quite non consensual  in any case. This article revived my critical analysis and I say bravo to Professor Remi LABRUSSE. An absolute must reading.

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La Croix, Lundi 19 novembre 2012

RÉMI LABRUSSE, professeur d’histoire de l’art à l’université Paris-Ouest la Défense

Des arts de l’Islam au Louvre et de quelques ambiguïtés

Au moment où s’impose comme jamais un vrai dialogue entre les cultures, on ne pouvait que se réjouir de l’ouverture de nouveaux espaces pour les arts de l’Islam au Louvre. L’alliance des collections du Louvre proprement dit et du Musée des arts décoratifs forme en effet un des plus beaux et des plus vastes ensembles du monde dans ce domaine. Il allait être démocratiquement offert à un public «universel». Le déluge de bons sentiments et d’auto-satisfaction, dans les discours officiels, pourrait laisser penser que l’idéal est devenu réalité. Mais la réalité, précisément, mérite qu’on rappelle quelques vérités inquiétantes.

Le désengagement de l’État, d’une part, les coûts toujours plus élevés d’architectures toujours plus spectaculaires, d’autre part, ont conduit à faire largement appel à des mécènes dont deux, l’Arabie saoudite et l’Azerbaïdjan, sont des tyrannies patentées, liées aux aspects les plus cyniques de l’économie pétrolière internationale. Rappelons que le président de l’Azerbaïdjan, Ilham Aliyev, juste avant d’assister avec les honneurs à l’inauguration des nouvelles salles, a défrayé la chronique en accueillant en héros un criminel extradé de Hongrie (il avait assassiné son collègue arménien à coups de hache). Parallèlement, le «président» Aliyev vante dans sa préface au catalogue du Louvre «la coexistence amicale entre peuples de civilisations, de cultures et de religions diverses».

Le double discours n’est pas l’apanage des mécènes. Du côté français, jamais, ni dans les salles ni dans le catalogue, ne sont évoquées les conditions violentes dans lesquelles une part significative de nos collections nationales ont été acquises, à la faveur de ce que Georges Balandier a nommé «la situation coloniale». Aucun débat n’est sérieusement ouvert sur les modes d’acquisition, souvent forcés ou biaisés, d’un grand nombre d’objets prestigieux, comme le voudraient pourtant à la fois la rigueur intellectuelle et une morale élémentaire de l’autocritique en démocratie.

Au contraire, le projet architectural rend possible la perpétuation de représentations collectives consternantes. Esthétiquement, on peut s’affliger ou se féliciter, selon les goûts, d’une réalisation qui concentre l’attention sur un geste «somptueux» (un «voile» ondulant en résille dorée) plutôt que sur la création discrète d’espaces vivants. Il reste qu’intellectuellement, le rapport grossièrement analogique entretenu par l’architecture avec son «sujet» est ravageur. Après la métaphore officielle du «voile», d’autres évocations ont été reprises par les médias, de la dune à la tente en passant par le tapis volant. Est-il besoin de dire que ces analogies sont non seulement grossières mais fausses?

Comme si des arts conçus dans les grandes métropoles méditerranéennes de l’Antiquité tardive (Damas, Le Caire) étaient nés sous la tente; comme si des arts qui se sont déployés dans les campagnes d’Espagne comme sous les moussons de l’Inde étaient des arts du désert et des dunes. Et passons sur le voile, faisant de «l’Orient» un domaine forcément mystérieux et forcément sensuel, ou sur le tapis volant, le plus désespérant des clichés exotiques: que dirait-on d’un département d’art occidental qui choisirait la hutte des sept nains comme modèle pour présenter la Joconde?

Cette situation n’est pas nouvelle: à lafin du XIXe siècle, les foules occidentales étaient abreuvées de clichés orientalistes – Alhambras et Palais des mille et une nuits en guise de théâtres ou de bains publics – qui s’accordaient très bien avec un racisme colonial unanimement partagé. Edward Said a parfaitement montré, il y a plus de trente ans (Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, 1978), comment ces fantasmagories orchestraient la domination symbolique de l’Occident sur des sociétés réduites à l’état de fantasmes.

Dans ce même sillage, on peut craindre que la mise en scène des nouvelles salles du Louvre, par sa pauvreté imaginaire et le sentiment de confusion qu’elle produit, ne fasse pas mauvais ménage avec l’extension contemporaine de l’islamophobie en Occident: d’un côté un pseudo-monde de rêves conjugués au passé et de l’autre un présent caricaturé, suscitant la répulsion et le rejet.

L’occultation presque complète de ces ambiguïtés, au moment de l’inauguration des salles, en dit long sur l’hégémonie, parmi nous, d’une société du spectacle dont un certain nombre de musées sont devenus aujourd’hui des acteurs majeurs. Notre soumission aux enchantements factices qui nous sont ainsi proposés ressemble, au mieux, à de l’aveuglement. Est-ce une façon d’échapper au regret d’un monde où les œuvres d’art, vraiment vécues, auraient pu nourrir des débats, ouvrir la société plutôt que la refermer sur ses vanités, ses peurs et ses fantasmes?

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